D’autres musiques bulgares

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Mon dernier article est largement revenu sur le Mystère des Voix Bulgares : les origines « nationalisantes » du projet, le travail ethnomusicologique de Marcel Cellier et l’exposition mondiale à la fin des années 1980. Si bien que ces Voix Bulgares ont incarné la musique traditionnelle bulgare un peu partout dans le monde, créant du même coup quelques distorsions ou malentendus. Car en Bulgarie, non, on ne chante pas traditionnellement ces polyphonies a capella complexes et spirituelles : il s’agit d’une forme de réduction réalisée par Filip Koutev pour son projet. Dans les fondements de la musique bulgare, il y a bien la dimension polyphonique et les rythmes claudiquants, mais dans une perspective souvent plus festive et partageuse et dans des formations laissant de larges places (voire toute la place) aux instruments.

Un témoin inattendu de cette réalité de la musique bulgare dans la vie des Bulgares est Jeff Mangum, ex-leader de Neutral Milk Hotel. Après la pause du groupe en 1998, peu après la sortie d’In the Aeroplane over the Sea (toujours considéré comme une des pierres angulaires du rock indé), Mangum donne peu de nouvelles, à part dans cet émouvant mail republiée sur Reddit. « Now i need to forget myself again ». Mangum décide de changer de vie, de fuir les médias et la notoriété, de voyager et d’errer au milieu des expériences nouvelles. C’est dans ce contexte qu’il se retrouve en août 2000 à Koprivshtitsa pour son festival folklorique (voir une petite rétrospective sur ce lien). C’est ce festival qu’il décide de documenter.

Je n’ai pas de détail sur les techniques d’enregistrement de Mangum, mais c’est de toute évidence un équipement nomade qui le suit au gré de ses déambulations. Orange Twin Field Works – Volume I est un montage de 33 minutes, une succession de petites captations à l’arrache montées de manière quelque peu surréalistes (avec des boucles et des effets tout sauf naturalistes). C’est marrant, car il y a à la fois le travail d’un musicien weird (Mangum a fait la grandeur de Neutral Milk Hotel en y injectant son goût de la bizarrerie), mais aussi le témoignage d’un touriste, d’un simple touriste qui a un peu de mal à placer ses micros et à éviter les bruits parasites. En fait, on se sent présent là-bas, comme si on était aux côtés de Mangum. Je dirais même plutôt que c’est comme si on avait été là-bas, avec lui, et qu’on en écoutait des bribes des années plus tard, d’un montage qui n’est pas de nous, dégageant un sentiment de familiarité étrange et pas tout à fait clair.

La démarche du field-recorder est résolument lo-fi. C’est un terme que j’ai rarement accolé à de l’enregistrement naturel mais qui a tout son sens ici, car elle joue des mêmes ressorts que le meilleur du lo-fi en musique : où le manque de professionnalisme n’est pas une fatalité mais bien le moyen d’exprimer des ressentis impossible à transmettre autrement.

Je ne résiste pas au plaisir de vous mettre en lien une autre vidéo du festival de Koprivshtitsa qui va faire transition avec la suite de l’article. C’est un plan fixe issu de l’une des dernières éditions du festival en 2022. La caméra est installée légèrement en hauteur, permettant de saisir l’ensemble de ce qui semble être l’une des plus grandes places de la ville. Il n’y a pas de musiciens, c’est une sono qui diffuse des classiques folkloriques contemporains. Pendant près d’une heure, la vidéo voit les danses collectives spontanées se faire et se défaire. C’est ce que je trouve fascinant : en scrollant au hasard on peut voire la place ou bien vide, ou bien occupée par quelques danseurs entourés de badauds (voire emprisonnés au centre de la ronde), ou bien noire de monde avec une liesse collective impressionnante. Tous les morceaux n’ont sans doute pas le même impact, mais au-delà ça, ce sont ces entrains collectifs qui m’intéressent le plus : comment les danses deviennent, petit à petit, contagieuses.

Parmi les morceaux entendus tout au long de cette vidéo, il y a plusieurs classiques de Сватбарска_музика, littéralement « musique de mariage ». C’est ce genre qui, depuis une cinquantaine d’années, a les faveurs du grand public. À rebours de la musique institutionnelle bulgare à la recherche d’une forme de pureté (et fermement anti-occidentale), la musique de mariage s’est développée spontanément et dans le métissage. Dans les cérémonies privées, des petits orchestres tournent pour des clients et un public qui cherchent surtout à s’enjailler. Nourris de musiques de bal vieilles de plusieurs siècles, ces orchestres ont aussi les oreilles tendues vers ce qui se passe au-delà du bloc de l’Est, en particulier le jazz. Le jazz, dans son acception première d’une musique toute en vitalité, résonne bien avec le contexte de la musique de mariage. Les improvisations et soli permettre d’étendre la durée des morceaux et donc de prolonger les danses. La musique tzigane, autre musique profondément tournée vers la danse, pénètre également leur musique en profondeur. Plus tard, le rock et le disco viendront apporter leur coloration propre.

Cette histoire de musique de mariage n’est pas qu’une anecdote rigolote, mais est bien au cœur de la tradition musicale bulgare. Dans les années 1980, alors que le régime totalitaire se fissurait et qu’une musique pop non décrétée par l’État était déjà connue et appréciée par quasiment toute la population, le mariage était encore le seul lieu protégé où cette musique pouvait s’entendre librement. Les salles de concert indépendantes n’existaient pas, le marché du disque était entièrement contrôlé par l’État via un label unique (Balkanton, dont on a parlé au précédant article) et seuls quelques festivals existaient (dont celui de Koprivshtitsa) mais avec une programmation directive et descendant directement du Parti. Bref, Ivo Papazov était déjà une célébrité uniquement grâce aux angles morts du Communisme : les cassettes pirates qu’on s’échangeait sous le manteau et les mariages dans lesquels il jouait plus de cent fois par an. L’État n’était pas dupe, mais ne pouvait rien faire d’autre que tolérer, malgré son irritation face à une musique qui faisait trop de place à l’altérité.

Mais, on revient à cette question et ce débat de fond, si la musique institutionnelle bulgare a accouché de certaines des plus belles formations vocales du siècle dernier, est-ce que la musique bulgare, ce n’est pas encore plus celle qui est appréciée par sa propre population ? Ce qu’on appelle encore aujourd’hui « musique de mariage » est celle qui, après la chute du régime en 1990, a pu être célébrée par les bulgares eux-mêmes et cette fois à travers tous les canaux autrefois contrôlés : les concerts, les festivals à ciel ouvert, la télévision, les disques. Le revers de cette ouverture vers le capitalisme, on le connaît aussi : c’est une musique de plus en plus médiocre et tape-à-l’œil qu’on appelle « Tchalga ». On ne va pas s’y appesantir.

Revenons en 1989, quand le régime était exsangue, Ivo Papazov était sur toutes les lèvres malgré aucune communication ou médiatisation officielle. Joe Boyd, grande figure de la world music qui avait au même moment sorti le premier album du Trio Bulgarka (voir le précédent article), prend les choses en main pour faire connaître le clarinettiste et son orchestre via une sortie internationale. L’album s’appelle Orpheus Ascending et a visiblement été enregistré dans des studios de la radio à Sofia. Je ne sais pas comment ça a pu se faire et j’en serais très curieux. La suite, mixage et masterisation, se feront à Londres.

Malgré la sympathie évidente que j’ai pour l’histoire de cette musique, je dois bien avouer que mes oreilles n’y trouvent pas souvent leur compte, notamment quand les influences tziganes sont les plus présentes (j’ai été influencé très négativement par la musique et les films de Kusturica). Néanmoins, de-ci de-là, je suis ébahi par la virtuosité de cette musique de mariage, par sa liberté sauvage, son lyrisme fougueux et ses intrications rythmiques inhabituelles et addictives. Voici deux exemples qui clôtureront l’article du jour. Il s’agit d’un morceau d’Orpheus Ascending de Papazov, et d’un autre de Yuri Yunakov, ancien musicien de Papazov, émigré aux États-Unis en 94. Le morceau présenté est issu de son album Belada – Bulgarian Wedding Music enregistré en Australie en 1998. Autre exemple du folklore qui devient world.