De proche en proche (…)
De proche en proche est une série d’articles sur des disques que je découvre ou redécouvre. L’idée est d’en faire un parcours où chaque publication fait d’une manière ou d’une autre écho à la précédente et où chaque article, en son sein, présente des disques qui se sont appelés entre eux dans mes sessions d’écoute..
Sur mes découvertes récentes en musique celtique (voir mon précédent article), j’ai trouvé par hasard plusieurs airs magnifiquement interprétés de musique bulgare. Ça a suscité ma curiosité. Est-ce qu’il y a une forme de parenté, de lien entre ces deux héritages traditionnels ? De toute évidence non. Pas d’histoire commune. Quelques similarités ici et là qui sont plus des développements parallèles semblables que de réelles affinités de contact. On pourra citer le mode de vie rurale, une inscription semblable de la musique dans la vie des villages, des similarités dans les types d’instruments utilisés et dans leurs usages, mais rien de réellement identique pour des raisons historiques, géographiques et ethnographiques évidentes. À tout le moins, on pourra dire qu’il y a un respect mutuel entre ces deux traditions, et qu’à l’heure de la musique enregistrée et transmissible, les deux peuvent se donner des idées. En tout cas c’est très clair dans un sens. La musique celtique, depuis plusieurs décennies, n’a cessé de nourrir ses propres traditions d’influences lointaines. La musique bulgare n’y a pas fait exception, et elle y a une place particulière du fait de sa qualité et de sa singularité.
Une partie de l’histoire s’écrit à la fin des années 1960. Andy Irvine, membre du très influant (et excellent) groupe irlandais Plantxy, part un an et demi en mode hippie dans les balkans et s’y imprègne de la culture musicale qu’il rencontre, culture complexe qui voit se mêler influences ottomanes, slaves, tsiganes et d’autres encore. Il en revient avec beaucoup de disques, qu’il va étudier des années chez lui pour en comprendre les subtilités rythmiques et en faire profiter sa propre musique.
C’est bien plus tard, à la fin des années 80, qu’il concrétise cet intérêt en enregistrant East Wind en collaboration avec Davy Spillane. C’est un album de reprises de chansons bulgares et macédoniennes façon celtique, en incluant nombre d’instruments traditionnels balkaniques. Je ne dirais que je suis très friand de ce disque. Les morceaux les plus directement celtiques me crispent un peu. Je pense néanmoins qu’il a eu une importance considérable dans la popularisation de la musique bulgare dans l’univers celte. Et ce court morceau que je vous propose d’écouter demeure superbe.
L’autre partie de l’histoire, c’est évidemment le raz-de-marée du Mystère des Voix Bulgares. Ça ne vous dit rien ? Ça a été un des succès les plus retentissants de la world music. La world, on a maintenant suffisamment de recul pour le dire, a été un mouvement bien problématique. Sous couvert d’ouverture d’esprit et de mise à l’honneur des cultures non-occidentales (et on on pourrait ajouter non-urbaines), la world a donné une image souvent bien piètre des musiques en question. Pour rentrer dans les canons mainstream occidentaux, les musiques ethniques et traditionnelles se sont vues canalisées et appauvries, métissées de force, et réduits à quelques figures ou projets « stars » parfaitement acculturés (on ne citera personne).
Mais les choses sont toujours plus compliquées qu’elles ne le paraissent. Et à côté de l’horrible soupe new-age, pop et exotique que les majors ont servi pendant près de quinze ans (≈1985-2000), et pour qui j’ai par ailleurs quelques affections coupables, il y a d’authentiques percées de pure musique traditionnelle dans le marché occidental. Le Mystère des Voix Bulgares en est un des meilleurs exemples.
À l’origine, il s’agit d’un ensemble musical fondé en 1952 pour la télévision bulgare et qui fait suite à un autre ensemble crée un an plus tôt pour la radio nationale. Cette institution a été initiée par Filip Kutev et Maria Kuteva, le couple ayant pour projet de structurer et professionnaliser un cœur mettant à l’honneur la musique traditionnelle nationale. Évidemment, contexte socialiste oblige, l’État a fortement encouragé la démarche. Des chanteuses étaient repérées dans divers villages, différentes manifestations, puis recrutées et formées pour faire partie de ce cœur, vitrine de la musique bulgare.
Bien sûr, l’ensemble s’est appuyé essentiellement sur le répertoire local et les marqueurs clés de la musique rurale, à savoir les rythmiques asymétriques (souvent en 7/8 ou 11/8), le goût des polyphonies dissonantes et l’usage de modes anciens. Mais sous l’impulsion du très érudit Filip Kutev, la musique du cœur va aussi épurer et raffiner les airs traditionnels. Les instruments vont quasi disparaître au profit d’harmonies vocales qui gagnent en complexité et en élégance. C’est la naissance du style « obrabotki ».
L’ensemble, pendant bien longtemps, restera confidentiel à l’international. C’est dans un premier temps Marcel Cellier qui aidera à sa reconnaissance. Marc Cellier est un chasseur de sons qui passera 25 ans, de 1960 à 1985, à animer chaque semaine une émission « From the Black Sea to the Baltic » sur RSR (Radio Suisse Romande), émission dans laquelle il promouvra inlassablement les trésors de la musique balkanique. Plus important encore, il développera son propre label Disques Cellier qui fixeront nombre de ses découvertes.
C’est de cette façon que l’on verra naître en 1975 la première anthologie de le l’institution qui s’appellera pour la première fois Mystère des Voix Bulgares, au milieu de sorties comme Musique Traditionnelle Et Nouvelle Des Alpes Vaudoises et Taragot Et Orgue – Les Plus Belles Mélodies Roumaines Improvisées Par Dumitru Fărcaș Et Marcel Cellier (Cellier étant par ailleurs organiste).
Cette première sortie est une pure œuvre d’ethnomusicologue. C’est le fruit de quinze ans de travail d’assemblage entre archives de Radio Sofia et enregistrements par Cellier lui-même. Le succès est mineur, la portée circonscrite aux initiés, peu nombreux, de la musique d’archivage.
Dix ans se passent avant que ce disque soit réédité quasi-simultanément par les énormes 4AD en Angleterre et Nonesuch aux Etats-Unis. Côté 4AD, c’est Peter Murphy, de Bahaus (hebergé par 4AD), qui tombera sur cette musique et la fera découvrir à celui qui dirige le label, Ivo Watts-Russell. Je ne sais pas exactement comment Nonesuch se mettra dans la boucle, mais à travers son formidable sous-label Explorer Series, Nonesuch avait déjà mis en avant la musique bulgare et même Filip Kutev en 1966 avec Music of Bulgaria (initialement paru dès 1955 sur le Chant du Monde).
Bref, quand le monde entier découvre le Mystère des Voix Bulgares au mitan des années 1980, c’est déjà une musique ancienne, mais dont la résonance est infiniment actuelle. Écoutez plutôt.
Sur un label comme 4AD, aux côtés d’artistes comme Dead Can Dance, This Mortal Coil ou Cocteau Twins, la présence de cette musique est une évidence. Sorte de darkwave acoustique, le Mystère des Voix Bulgares colle encore mieux à l’appellation « Heavenly voices » ou « Etheral Wave » qui regroupera rétrospectivement toutes ces musiques des années 80 et 90 qui combinent chants féminins lyriques et musique folklorique ou gothique.
Je pense que la plus grande raison du succès de ces rééditions réside dans l’approche essentialiste de Filip Kutev. La disparition de quasi tous les instruments acoustiques et la profusion de voix entremêlées crée un effet hors du temps mais surtout hors de toute géographie. Un néophyte qui entendrait par hasard cet ensemble vocal serait absolument incapable d’en deviner l’origine, alors que généralement, même quelqu’un qui n’y connaît pas grand chose sait reconnaître une musique traditionnelle (et bien souvent s’en moque).
Ici, de toute évidence, le public touché dépasse de très loin le public des ethno-curieux. Un million de disques s’est vendu dans le monde. C’est monumental pour un disque presque exclusivement vocal, chanté dans une langue étrange et avec des harmonies et un phrasé qui sont loin d’être habituels. D’une part, l’effet 4AD y est pour quelque chose ; mais l’effet world aussi – le goût de l’exotisme, fût-ce ici un exotisme froid et solennel.
Pour ma part, je connais cet album depuis de très nombreuses années. J’ai toujours été fasciné par le morceau Pilentze Pee (qui sera le point de départ d’un autre article et peut-être même deux, c’est pourquoi je ne rentrerais pas dans les détails ici). Je ne l’avais cependant pas écouté suffisamment de fois ni suffisamment attentivement pour m’en imprégner en profondeur. C’est chose faite. C’est en tous points une œuvre exceptionnelle, et finalement assez variée. Certains titres plus mélodiques, plus simples, viennent adoucir ceux tout en résonances et en dissonances. Ce sont ces derniers les plus intéressants, pour sûr, avec l’effet qu’il produisent d’une très grande densité et à la fois d’une grande instabilité dans les haut-médiums. Mais la fatigue guette vite, et un peu de lyrisme et quelques instruments viennent nuancer l’ensemble, comme avec « Ma Stanke Le », où se pourraient déjà être Lisa Gerrard qui chante.
Le succès de ce premier opus ne restera pas sans suite. Le volume 2 paraît moins de deux ans plus tard, en 1987 ou 1988 selon les versions. Marcel Cellier reste dans le coup, puisqu’il s’agit toujours d’enregistrements dont il détient les droits. Il construit cette nouvelle compilation avec des enregistrements d’archives qu’il va ensuite faire diffuser via encore 4AD et Nonesuch. Des chiffres de vente affolants, des titres honorifiques (dont un Grammy Award), c’est le fameux disque de la consécration qui va engendrer tout ce qui va suivre. Tout ce qui va suivre : des nouvelles compilations encore et encore, un side project nouvellement valorisé (on y vient très vite) et des collaborations plus au moins heureuses (pour la bande-son de Xena La Guerrière, pour le remake d‘ »Alone In the Dark » ou en faisant un album conjoint avec Lisa Gerrard il y a peu, en 2018).
Je n’ai pas un intérêt très intense pour ce deuxième volume. C’est une écoute tout à fait recommandable, mais à mon goût un peu trop propre. Eh oui, ça passe bien en fond sonore d’un dîner de famille. Les aigües sont moins perçants, les dissonances plus sages. On peut l’enchaîner sans heurt avec la BO des Choristes. Je blague, mais ça m’a laissé sur ma faim. Comme tous les disques qui ont suivi.
En revanche, le premier album mondialement diffusé du Trio Bulgarka, sorti en 1988, m’a soufflé. À l’origine, le Trio Bulgarka réunit depuis 1975 trois chanteuses, Stoyanka Boneva, Yanka Rupkina et Eva Georgieva, qui sont trois solistes de trois villages différents et toutes issues de l’ensemble du Mystère des Voix Bulgares. L’approche du trio est plus intimiste, mais aussi plus ancré dans la ruralité – on est moins dans l’extase proprement dite que dans le folk. En 1985 sort un premier disque intitulé Трио Българка sur un label local, Balkanton. Le disque sera repéré par un des grands noms du mouvement world, Joe Boyd, qui réengistrera plusieurs de ses titres et sortira ces versions dans nos contrées deux ans plus tard sous le très beau titre The Forest is Crying.

The Forest Is Crying est pour moi le parfait complément du Mystère des Voix Bulgares Volume 1, un concentré de tradition au juste point d’équilibre entre tristesse, spiritualité et fête. L’expérience des harmonies vocales multiples est forcément moins poussée, mais la technique des trois chanteuses est impressionnante et amène déjà loin ce trip spécifique de la musique vocale bulgare. Par ailleurs, les arrangements instrumentaux sont merveilleux et l’apport de Joe Boyd bien réel (par un discret travail d’épure et un mixage plus profond par rapport aux titres parus plus tôt sur Balkanton).
Les chiffres de vente ne sont pas sensationnels mais le trio ne sera néanmoins repéré par Kate Bush en personne, qui les invitera sur deux de ses albums, The Sensual World en 1989 puis The Red Shoes en 1993. Petite anecdote marrante, sur « Why Should I Love You« , le Trio Bulgarka est en featuring accompagné de… Prince, qui chante, joue basse et clavier sur le titre.
The Forest Is Crying n’aura pas de réel successeur. En 1989 sortira un nouveau disque sur Balkaton, avec certains titres présents dans The Forest Is Crying et d’autres très étonnants, avec boîte à rythme et claviers ringards qui cassent l’ambiance. Ler projet s’arrêtera peu après.
On finit avec cette interprétation méconnaissable de « Pilentze Pee », ce titre dont je vais reparler très bientôt. La version du Mystère Des Voix Bulgares est ce que la musique polyphonique peut produire de plus fascinant et étrange. Ici, le trio en fait une danse d’une infinie tristesse. Qu’est-ce que j’aime ce morceau et ce disque. Et j’ajoute quand même à la suite une incongruité de leur dernier album sur Balkanton, pourquoi pas pour les amateurs de musique baléarique.
Un prochain article abordera d’autres aspects de la musique traditionnelle bulgare. Et pour résumer les conseils d’aujourd’hui, les deux disques à écouter sont :
– Le Mystère des Voix Bulgares Volume 1
– The Trio Bulgarka – The Forest Is Crying (Lament For Indje Voivode)