De proche en Proche / Brìghde Chaimbeul / Ross Ainslie

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De proche en proche (…)

De proche en proche est une série d’articles sur des disques que je découvre ou redécouvre. L’idée est d’en faire un parcours où chaque publication fait d’une manière ou d’une autre écho à la précédente et où chaque article, en son sein, présente des disques qui se sont appelés entre eux dans mes sessions d’écoute.

Il y a quelques mois, j’ai beaucoup écouté le dernier album de Brìghde Chaimbeul, que j’ai placé dans mon récent top. J’ai découvert l’artiste à cette occasion. 27 ans, originaire de l’île de Skye (endroit propice à toutes les fantasmagories), cette instrumentiste a un pied dans la tradition, un autre dans l’avant-garde. Ce n’est pas une chose si rare quand on parle des musiques traditionnelles actuelles (j’en parlais dans un précédent article sur le New Trad Fest), mais dans son cas, je trouve l’équilibre tout à fait à mon goût. L’ensemble de sa discographie l’atteste.

Enfin, toute sa discographie, sauf un. Je n’ai pas tellement accroché à Carry Them With Us, sorti en 2023. Sur celui-ci, Colin Stetson intervient sur près de la moitié des titres. J’aime beaucoup Stetson, mais lui comme Chaimbeul (dont j’ai oublié de repréciser qu’elle jouait d’une petite cornemuse moyenâgeuse) ont besoin de place pour libérer toute l’expressivité de leur instrument, que ce soit sur le versant drone et timbre mouvant, ou pour faire entendre leur techniques instrumentales étendues. Et s’ils ne se marchent pas ici sur les pieds, c’est en cantonnant l’un ou l’autre à des lignes mélodiques de second plan qui cassent un peu le mystère de la musique, délaissant le drone au profit d’un post-minimalisme mélodique que je n’apprécie guère (il n’y a pas grand chose que je déteste plus que Max Richter, Jóhann Jóhannsson ou Ólafur Arnalds, et on s’en rapproche ici un petit peu dans l’humeur plaintive de plusieurs titres).

En revanche, le premier album de Chaimbeul, The Reeling, est un choc. Chaimbeul avait 20 ans quand elle a enregistré ce disque live, sans overdub, dans une église traditionnelle. On y trouve quelques apports extérieurs (le concertina de Raddie PeatLankum ; le violon d’ Aidan O’Rourke ; la voix de la très âgée Rona Lightfoot), mais globalement on est dans une performance solo de reprises traditionnelles dans des interprétations proprement transcendantes. Il y a de magnifiques tournoiements mélodiques autour d’un noyau drone ample et intrigant. La chose est simple, pas ouvertement expérimentale, c’est ce qui en fait à mon avis sa plus grande qualité : son audace est si naturelle, son ambiance sombre et quasi gothique si spontanée. À rapprocher des plus beaux disques de Laura Cannell.

Las, sorti, en 2022 est une tout autre histoire. Il s’agit cette fois d’un trio composé de Chaimbeul, du multi-instrumentiste Ross Ainslie et de Steven Byrnes à la guitare acoustique. Le plus registre est plus sage, ramassé et enjoué. On est ici plus du côté de la tradition, de la tradition bien entretenue comme un beau meuble ciré. Ça plaît aux Celtes de sang ou d’esprit, l’auditeur aventureux risque par contre d’avoir du mal. Je ne sais personnellement pas trop bien où me situer. Je sens largué et étranger à l’écoute des titres les plus joyeux, je ne saisis pas l’audace de l’album (visiblement un de rares disques de cornemuse intégralement joué en Do), mais j’ai bloqué sur une reprise somptueuse et intense d’un air bulgare à écouter ci-dessous.

Ce dernier album m’a amené à me pencher sur Ross Ainslie, acteur important et largement apprécié de la nouvelle scène celtique. Sur Las, c’est lui qui sort du lot à mon sens, qui apporte le plus de couleur au trio. Sa discographie est déjà importante (six LP en dix ans plus de nombreuses collaborations) et n’est pas sans posséder aussi une certaine ouverture. Mais pas une ouverture, comme Chaimbeul, qui peut amener à lui des auditeurs curieux de l’avant-garde. Ross Ainslie n’est pas prêt d’être programmé aux Instants Chavirés ou à plateau néo-trad chelou, il s’agit pour lui plutôt d’ouverture sur le monde (l’Inde en particulier) et sur des univers musicaux connexes (le rock, le jazz).

Parmi tous ses disques, j’ai en particulier été séduit par Live at the Gorbals, qui est une exécution live de l’album Vana, sorti deux ans plus tôt. Vana était un album ambitieux dans sa variété thématique, dans ses arrangements ; Live at the Gorbals en propose une lecture plus limpide et aérée. La formation est ample (sept musiciens) et les développements ont quelque chose du rock progressif mais sans tomber dans l’onanisme : il y a surtout le plaisir simple de jouer à plusieurs de belles mélodies. Sur un morceau comme Forest, j’ai pensé aux instrumentations de Midlake dans quelque chose de plus étoffé. À plusieurs endroits, j’ai pensé aussi au superbe projet Kaya Project (anciennement psydub reconverti dans la world organique). On est dans donc à mi-chemin entre folk celtique et world progressive, avec seulement quelques touches soft jazz auxquelles j’adhère moins.

C’est tout pour aujourd’hui.